"RIEN N'ARRÊTE LE TEMPS"

Il hésita, cherchant la meilleure façon de prendre son envol. Le petit oiseau londonien va enfin partir à la découverte de la vie, de ce vaste mode qui l'attend, lui qui pourra tout voir de la-haut dès qu'il se sera envolé. Son nid, fabriqué dans l'anfractuosité d'un mur, se trouve près d'une petite plate-forme qui va lui servir de piste! Le temps est ensoleillé et l'oisillon se sent prêt pour la grande aventure! Après avoir battu des ailes un petit moment pour se dégourdir, s'échauffer, s'habituer avant le grand saut, ça y est! C'est parti! Il s'envole vers la liberté et les grandes découvertes.

 

Il ne veut pas s'aventurer trop loin pour une première fois. Il scrute l'horizon et autour de lui, dans un périmètre qui lui semble raisonnable, et aperçoit alors deux belles "branches", dont l'une est bien droite et horizontale, perchoir idéal pour un petit oiseau. Le vol se passe plutôt bien, l'atterrissage aussi, et le voilà, dominant la ville, contemplant tous les mouvements de la population terrestre, écoutant les bruits de la capitale. Il y a des autobus, quelles drôles de machines, d'un beau rouge, qui passent et repassent sur un pont reliant les deux rives de la Tamise, des voitures de formes et de couleurs différentes, des taxis noirs, gros, ronds et luisants comme des puces géantes, et des bipèdes, ces humains aux allures bizarres dont certains tiennent au bout d'une laisse des quadrupèdes plus ou moins gros. Le tout, vu d'en haut, forme sur le macadam un tableau aux taches mouvantes. Quelle faune étrange, semble penser le petit oiseau tout juste sorti de son nid, et qui jette un regard naïf sur ce monde cosmopolite! Il est tout à sa joie nouvelle, bien perché qu'il est, sur "sa" branche, cette si jolie branche! Il se dit que la vie est belle. Les beaux voyages qu'il va faire, et tout ce que ses yeux vont pouvoir regarder!

Le temps s'écoule lentement, les minutes s'égrènent...

 

L'oisillon est en proie à un émerveillement de chaque instant.Et puis, quelle bonne idée d'avoir choisi cet endroit! Quelle vue imprenable! Il est bien tranquille sur ce perchoir;personne pour lui gâter son plaisir tout neuf et sa vision du monde!

Il est quinze heures et dix minutes...

 

Le petit oiseau, extasié, rêve déjà à d'autres paysages, qui seront tous plus beaux les uns que les autres, il en est sûr! Il échafaude des plans, il s'imagine volant dans toutes les directions, allant de découverte en découverte, avec le vent qui glissera doucement sous ses ailes...

Le temps s'écoule lentement, les minutes s'égrènent...

 

Soudain, c'est le trou noir! L'Apocalypse! Le chaos! Qui donc a éteint la douce lumière du soleil, cet astre aux rayons si chauds et si caressants! Qui donc a osé appuyer sur quelque bouton imaginaire pour l'empêcher de contempler plus longtemps ce monde fantastique! Son cœur bat vite, très vite, trop vite! Et cette douleur, là, sur sa tête, alors qu'il était seul sur sa branche, et qu'aucun danger visible ne le guettait jusqu'à présent! L'écran de sa vie devient noir, opaque. Les lumières, les drôles d'animaux, tout ce qui faisait sa joie nouvelle, tout à disparu!!! Il n'a pas le temps de réaliser que, à peine libre de ses mouvements, il fait déjà connaissance avec la mort, et que celle-ci se repaît de cette nouvelle victoire. Il sombre dans le néant, dans le vide, emportant avec lui ses rêves d'évasion, tombant de son perchoir, pauvre petite masse inerte à présent. Et la vie continue, avec ses voitures, ses bus,ses gens multicolores qui se pressent et se bousculent, là, en bas. Personne ne l'a vu tomber, étendu qu'il est, maintenant, mort, sur le bitume. Personne ne pleure jamais la mort d'un petit oiseau, trop petit pour être remarqué!Demain matin, les gens du nettoyage de la ville ramasseront son petit cadavre frêle, et jetteront celui-ci dans la benne, sans même un regard.

Il était quinze heures et quinze minutes...

 

Il n'est pas bon pour un petit oiseau d'avoir choisi pour perchoir la petite aiguille de l'horloge de Big-Ben! La grande aiguille, elle, ne l'a pas épargné sur son passage dans la marche du temps, pour aller à la minute suivante, impitoyable qu'elle est, continuant, inexorablement, à faire avancer les drôles de gens et d'animaux terrestres, là, en bas, vers une mort lente, lente, beaucoup plus lente...à son gré!

 

Une horloge, hélas, n'a pas d'état d'âme!...

 

Marie-Claire LEMERCERRE(récit écrit et édité en 1994, dans la "Presse" de la ville d'Évreux, département d'à-côté)

 

 

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